Réalités françaises

Hier j’ai voté. Par procuration, j’ai voté, dans ma circonscription du Centre, depuis Amsterdam où j’ai suivi les résultats des élections européennes, pays par pays, mais aussi région française par région française.

FN (Front National) 25% UMP&DVD (EPP) 20% PS (Socialists) 14% UDI (Liberal Democrats) 10%
FN (Front National) 25% UMP&DVD (EPP) 20% PS (Socialists) 14% UDI (Liberal Democrats) 10%

Aujourd’hui je suis choqué. Par le résultat du Front National dans mon pays, tout d’abord, mais aussi par le désintérêt constant que l’UE – que j’appellerai ici l’Europe – suscite chez les électeurs, et surtout, chez mes amis, pourtant eux aussi faisant partie de cette fameuse génération Erasmus. Cette génération, qui n’a pas vécu autre chose qu’une Europe unie, est la même qui, dans le même temps, n’a jamais connu autre chose qu’une croissance économique faible ou nulle. Celle qui se fait rabâcher jour et nuit le contexte de crise dans lequel elle se voit forcée de vivre, et dans lequel elle ne se voit plus, comme en Espagne ou en Grèce, vivre un avenir certain. Celle qui est la plus pessimiste au monde, bien aidée par des aînés animés par le doute et par l’art constant de la critique. Combien de mes amis sont convaincus que le vote est inutile ? Comment pourrais-je leur donner tort de penser que leur situation personnelle ne se résoudra que s’ils travaillent dur? De penser que le salut passe d’abord par le travail, et non par l’attente passive d’un politique distant dont les frontières intellectuelles sont fermées depuis les années 80 ? Combien de mes amis se sentent profondément européens, mais sont profondément apolitiques ? Et combien sont si las qu’ils en viennent à quotidiennement dénigrer leur propre pays, si riche et plein d’avenir ?

Alors, aussi choqué que je puisse être, je ne suis également ni surpris, ni en colère ; car si le résultat d’hier découle de multiples facteurs, il y en a un que l’on peut d’ores et déjà souligner. Ce facteur principal, c’est la peur qui envahit les esprits, qui les rend apathiques, qui empêche toute réflexion, contrecarre l’initiative et l’ouverture sur les autres.

Première réalité: le personnel politique français n’est pas à la hauteur des enjeux européens. Les journalistes n’ont pas le recul nécessaire. S’entraînant mutuellement dans un savoureux mélange d’ignorance teintée de goût pour la polémique nationale, ces deux professions se livrent un débat de qualité médiocre sur les plateaux télé et radio. Il ne faut pas se surprendre alors qu’un débat médiocre engendre un résultat médiocre. Si la campagne des européennes avait fait l’objet de plus d’attention et de rigueur de la part des partis politiques français, si les journalistes ne confondaient pas le Traité de Rome avec le Traité de Lisbonne (entendu hier soir sur iTélé!), et si l’on expliquait mieux le fonctionnement des institutions européennes, pourtant pas plus compliquées que celles de la Ve République, dans les collèges et lycées… Si toutes ces conditions avaient été réunies, alors un réel débat aurait pu émerger. L’on aurait débattu d’une vraie redéfinition de la place de la France en Europe, sur son rôle et les solutions qu’elle peut apporter contre la léthargie économique à laquelle l’Europe, dans sa globalité, est confrontée. Les différents partis auraient été obligés d’avoir de réels argumentaires, en lieu et place des grosses ficelles utilisées de part et d’autre.

Deuxième réalité: les Français, menés par des dirigeants âgés, court-termistes et ayant une vision étroite du monde qui les entoure, n’ont plus confiance en eux-mêmes et cherchent un refuge chez des personnages leur chantant la fabuleuse ritournelle du protectionnisme de gauche, et maintenant d’extrême droite.

La France qui rayonne, la France dont la culture est enviée partout dans le monde, la France qui a tant d’atouts géographiques et économiques, la France qui devrait constituer avec l’Allemagne le cœur battant de l’Europe, la France qui a tant de potentiel ! Cette France-là ne réalise pas qu’en s’ouvrant au dialogue, à la coopération, en construisant avec ses partenaires des politiques intelligentes, elle ne pourrait que se renforcer elle-même, et renforcerait par la même occasion l’Europe toute entière. C’est pourtant ce qu’attendent nos partenaires de nous.

Une France confiante, sûre de ses nombreux atouts, avenante et qui à la fois est porteuse des valeurs européennes que sont la démocratie, la liberté, l’égalité et la fraternité entre les peuples… Cette France-là semble endormie, ou bien ne croit plus en la capacité du politique pour la faire avancer.

Troisième réalité: l’Europe n’a pas vocation à se substituer aux Nations. L’Europe est faite par les Nations. L’Europe respecte et défend les traditions locales, la diversité culturelle ; l’Europe, c’est le fait même de pouvoir librement être différent de l’autre. Comment pourrait-elle, avec un tel ADN idéologique, représenter une menace hégémonique signifiant la disparition des identités nationales, dont la protection est inscrite même dans les Traités,[1] protection maintes fois affirmée par la Cour de Justice Européenne ?[2]

Comment tant de mensonges et d’idées reçues peuvent-elles recevoir tant de crédit au sein du débat politique français ?

Le retour à la confiance est la seule issue. La confiance implique trois pré-requis : l’honnêteté politique, la compétence technique, et enfin la responsabilité démocratique. La France a désespérément besoin d’honnêteté. Elle est lasse du mensonge, du double discours et des polémiques inutiles lancées lors de débats politiques vides de sens et au contenu misérable, déconnecté de toute réalité. Faire face aux réalités, c’est s’écarter de toute opposition partisane ou idéologique pour rechercher les solutions qui fonctionnent. Ces solutions doivent avoir une composante technique, c’est-à-dire être susceptibles de fonctionner, et une composante morale, autrement dit elles doivent susciter l’enthousiasme, en définissant clairement la feuille de route, le but à atteindre et le pourquoi. Sans ces deux dimensions, la solution n’en est pas une ; c’est un faux-semblant dans lequel on essaie de se consoler : une certitude du passé, qui n’appartient plus qu’au passé. La zone de confort de la politique.

Sortons de notre zone de confort française et partons à l’assaut de l’Europe ! Les Français ne sont-ils pas un peuple de séductrices et de séducteurs, après tout ? Les Français ne sont-ils pas un peuple rationnel, intelligent ? Les Français ne sont-ils pas un peuple capable du pire, comme du meilleur ? Les Français ne sont-ils pas un peuple armé d’audace, de courage et d’ambition ? Les Français ne sont-ils pas capables de convaincre leurs partenaires pour construire un projet à la hauteur de leur talent ?

Je ne veux pas croire que les Français soient conformes à l’image qu’ils ont donnée d’eux-mêmes à leurs partenaires européens, hier. Aussi permettez-moi de le dire : Dear Europe, we are sorry. Now we will get our shit together and work hard to fix everything.

 

[1] Article 4§2 Traité sur l’Union Européenne: « L’Union respecte l’égalité des États membres devant les traités ainsi que leur identité nationale, inhérente à leurs structures fondamentales politiques et constitutionnelles, y compris en ce qui concerne l’autonomie locale et régionale. Elle respecte les fonctions essentielles de l’État, notamment celles qui ont pour objet d’assurer son intégrité territoriale, de maintenir l’ordre public et de sauvegarder la sécurité nationale. En particulier, la sécurité nationale reste de la seule responsabilité de chaque État membre. »
[2] Voir, notamment, les arrêts de la CJUE C-112/00 Schmidberger [2003] ECR I-05659; C-36/02 Omega [2004] ECR I-09609; C-208/09 Sayn-Wittgenstein [2010] ECR I-13693.

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Réalités françaises

Towards a systemic change of the European political process?

Today I could write books about the municipal elections in France, with chapters dedicated to the rise of the extreme-right, the disillusion towards French politics leading to a never-reached 40% level of abstention in local elections supposed to be the heart of democracy, or again why changing the government as a consequence of this electoral defeat for the French Socialist Party isn’t going to bring anything in terms of jobs, growth or political benefits for the socialists.

To read this book, my fellow readers would need more than one glass of bourbon, though. So I will leave this issue for the moment, inviting to contact me if ever you happen to get a bottle of Jack – I’ll bring the rocks, be certain of it.
Still, I will talk about elections in Europe. About the new Slovak president, Andrej Kiska? I am not qualified enough.

Neither am I to comment on the Dutch municipal elections that took place ten days ago; after 8 months in Amsterdam I am still unable to speak a word of this curious language – a fact inconceivable in France where if you start speaking a word of Nigel Farage’s language without showing an extraordinary feeling of guilt and remorse, anybody will answer you: “qu’est-ce que putain?

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I will then talk about the European elections which are to come on the 25th of May. Only one round, fellas, proportional representation. Which means, yes, more voting weight for people who actually go to vote. And who will mobilized like never? I will let you guess. I do not want to take position; instead let’s see a bit how the 2014 elections will work and what they could bring to European democracy. Because this year something changes – and it can be of great importance.

Until now, and from the establishment of European Parliament elections in 1979, we were all voting for our European representatives – so-called “MEPs”. The president of the Commission – the executive branch of the EU – was then designed by the European Council (all 28 Member States chiefs of executive), the only democratic requirement as to this designation being stated in article 17§7 of the Treaty on the European Union:

Taking into account the elections to the European Parliament and after having held the appropriate consultations, the European Council, acting by a qualified majority, shall propose to the European Parliament a candidate for President of the Commission. This candidate shall be elected by the European Parliament by a majority of its component members.
If he does not obtain the required majority,
the European Council, acting by a qualified majority, shall within one month propose a new candidate who shall be elected by the European Parliament following the same procedure.

You see that our beloved leaders have to “take into account” the result of the elections to the European Parliament, the latter being able to approve or refuse the proposed candidate. If a refusal happens, only the Council can propose a new candidate. Accordingly, in theory the European Parliament can refuse all candidates the Council proposes until it is happy with somebody.

Political reality and legitimacy leaves less opportunity for the EP. In fact, the Council is the real master of the process, European leaders willing not to give the job to somebody too high-profile – and too popular. You can look at the list of former Commission presidents to be convinced.

This whole system leads to a justified criticism of the Commission: it is not democratic enough. How much percentage of the European population know and care about their Commissioners, after all? What is their political agenda? The College of Commissioners seems indeed like a distant institution which only widely press released actions are perceived as negative in public opinion.

This year, this system is supposed to change. European parties within the Parliament have decided to each designate one head-of-lists (“têtes de liste”, or Spitzenkandidaten) whom they will support for the Commission’s presidency. European citizens will thus vote for lists on the top of which figures a face and a name. If their list wins, this face will have to be president of the European executive who will be accorded more legitimacy. The Council will have to “take into account” that vote. This way, the European parties made a bet: that the 28 chiefs of executive will respect direct democracy and will not go counter the will of their own citizens. It makes no doubt that to do otherwise will be politically unsustainable from a democratic point of view.

Yet doubts subsist as to the attitude the Council will adopt. One of the two designated candidates to the Commission’s presidency, EPP Jean-Claude Juncker, is said to have another goal in mind: the presidency of the Council itself, currently held by the bleak Herman van Rompuy. A deal seems to have been concluded between him and Mrs. Merkel, who preferred Mr. Juncker over his French rival Mr. Barnier as the EPP candidate for the Commission’s presidency. Some say Mrs. Merkel supported Mr. Juncker so that, in the case the EPP wins the next elections – an uncertain perspective as polls change regularly – Juncker would withdraw from the game to get the Council’s Presidency. This would leave the hands free to the Council to designate a candidate of its choice. How would such a way to circumvent democracy be justified by our leaders before the public opinion? I will leave this to their imagination – or to the inexistence of a wide and active European public opinion.

 

But my optimism about this new system will not be altered so easily by behind-the-stage rumours. By taking advantage of a somewhat blurry provision of the TEU, European parties are actually pushing towards something everybody thought would need an impossible reform of the treaties: a real parliamentary system within the EU. The Commission is already politically responsible before the EP and can be censured by a two-thirds majority (article 234 TFEU). This tool has been used once, against the Santer Commission, but seems like a very exceptional power of control of the EP. By effectively requiring MEPs to reach a simple majority when approving the head-of-list elected by European citizens, one of the big two parties will have to make an alliance and, in consequence, to define more accurately their position on important European topics such as energy strategy, competition policy, net neutrality, external relations, etc.
Let’s hope citizens will feel more concerned about these issues as the debate in the European Parliament will be more vivid (at least, if it gets more confrontational, it will be more interesting to cover for French media).

 

Let’s also hope that sometime soon this ever-increasing influence of the European Parliament in the adoption of European law will be recognized to the extent that it will be able to propose its own legislation. But until then a lot of local and national elections in Europe will happen. Until then, such elections have a greater impact on the shaping of European democracy.

 

Towards a systemic change of the European political process?